Mardi 27 Mai 2008

HOMMAGE à Kadda BOUTARENE (Suite)


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CHAPITRE IX - L’OPTION

 

La dernière année passée à l’école normale fut, pour Kaddour, non seulement l’année des épreuves de fin d’études, mais aussi et surtout celle d’un examen de conscience approfondi. Il ne pouvait être question, au cours de ses cogitations, du choix d’une profession comme on aurait pu l’imaginer. Les dès ayant été jetés, celle-ci découlait de son entrée même dans cet établissement d’enseignement. Sa réflexion se rapportait à un sujet infiniment plus important ; elle portait en effet sur ce qui serait sa vie extra-professionnelle, autrement dit son devenir en tant qu’homme.

C’était l’époque où les ondes de choc provoquées par la loi du 4 Février 1919 percutaient les rives sud de la Méditerranée.

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Décriée, contesté parce que timide et inefficace, pour les uns ; libérale et trop hardie, pour les autres cette loi se traduisait, grosso modo, par trois mesures essentielles : Primo, l’augmentation des sièges des élus musulmans qu sein des conseils municipaux et généraux ; un os à ronger. Secundo, le droit à la naturalisation individuelle, autrement dit, l’abandon du statut personnel, c’est-à-dire l’apostasie ; un plat empoisonné. Tertio, la suppression de l’immigration des ouvriers algériens en France, ce qui voulait dire le maintien dans le pays d’une main-d’œuvre à bon marché ; un magnifique cadeau offert sur un plateau d’argent, à titre de compensation, à Messieurs les Colons…

Dans l’application de cette loi, ce qui apparaissait être une fin en soi pour les inconditionnels indigènes, ne représentait pour les contestataires qu’un simple moyen d’agir pour atteindre l’objectif visé…

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A l’école normale les échos de ces empoignades parvenaient, tant bien que mal, malgré le black-out et l’interdiction formelle d’y faire de la politique.

Trois courants de pensée se partageaient alors les rangs des élèves-maîtres indigènes. Le premier groupait les « sans opinion », le marais, comme on disait. Leur coupable indifférence en faisait des soutiens sans le vouloir de la loi incriminée.

Le deuxième courant comprenait les tièdes. Ces victimes des théories de Darwin et du matérialisme historique ne s’embarrassaient pas de convictions religieuses. A leurs yeux, le combat politique engagé et inspiré par la morale islamique faisait fausse route. La religion est une affaire individuelle, pensaient-ils. Ecartons-là, car elle complique les données du problème. Laissons au débat ses dimensions et sa sérénité et gardons-nous de faire les Don Quichotte. Respectons les étapes d’une saine évolution. La loi est perfectible ; essayons d’en améliorer le contenu mais sagement, sans passion ni fracas…

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Le troisième courant d’opinion des élèves-maîtres indigènes, le plus radical auquel appartenait Kaddour réagissait vivement, condamnait un laxisme qui ne disait pas son nom et repoussait du pied des accommodements chers aux opportunistes de tous bords. D’accord pour l’instruction, estimaient ses membres, mais non pour toutes les éthiques qu’elle pouvait drainer et, singulièrement celles qui faisaient pièce aux croyances et à la personnalité de tout un peuple. Aussi s’étaient-ils jurés, une fois entrés dans la carrière, d’user de tous les moyens pour saborder cette pernicieuse entreprise de dépersonnalisation.

Ces intégristes, avant la lettre, se rangeaient autour de la bannière de l’Emir Khaled, digne rejeton de l’Emir Abdelkader don la carrure politique les fascinait.

On savait de lui qu’il avait contracté un engagement volontaire dans l’armée française, pour la durée de la Guerre 1914-18 et qu’il était passé par l’école de Saint-Cyr…

On savait également, qu’à la fin du stage dans l’établissement militaire, il avait refusé le grade de Sous-Lieutenant à titre français. Aux propositions séduisantes qui lui avaient été faites à ce sujet il devait répondre fièrement :

« Je suis un arabe et veux le rester, sans jamais rien abandonner de mes prétentions »…

En retraite depuis 1920, il devait se jeter, à corps perdu, dans la lutte pour le relèvement de ses coreligionnaires….

Les retombées de ces propos qui parvenaient à l’école normale, malgré les barrages administratifs, échauffaient ses partisans, incitaient à la réflexion et aidaient, peut-être à l’éclosion de quelques vocations…

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Ces graves questions expliquaient les moments de grande concentration du jeune homme. Le combat mené par l’Emir apparaissait comme un véritable appel du pied à la jeunesse, il ne pouvait le laisser indifférent. Comment ne pas ressentir les effets du souffle puissant émanant de ce pionnier, ce Sahabi moderne ? L’humeur combative de Kaddour trouvait, dès lors, un excellent champ d’activité et justifiait une adhésion chaleureuse au clan des irrédentistes…

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Les mini conjurés de l’école normale plaçaient la lecture des journaux avant leurs préoccupations scolaires. Les cours en pâtissaient mais le jeu en valait  la chandelle. L’oreille tendue, ils étaient à l’affût du moindre évènement politique. L’un d’eux fut promu au rang de « Ministre ». Sa principale prérogative résidait dans le breafing quotidien, pour le commentaire des faits d’actualité et surtout pour le décryptage des paroles et des écrits de l’Emir à l’étoile duquel ils faisaient une confiance sans limite. De temps à autre fusait, en effet de sa bouche une phrase qui faisait mouche, par exemple : « Le drapeau français ? Pouah ! Voilà pour lui »…

Pages 220 et 221 :

Un jour viendra immanquablement où le plan établi ayant réussi, les colons cesseront de régenter le pays. Un jour viendra, alors, qui exigera des Français « de se soumettre ou de se démettre ». Les exemples de libération de peuples intervenue à la faveur d’un tel processus ne manquent pas dans l’histoire de l’humanité. Cette dialectique les confortait dans leurs illusions.

Quand ils leurs arrivaient parfois de s’interroger sur la fiabilité d’un objectif aussi fuyant, aussi lointain, la confiance chassait le doute. La vie obéit à une logique rigoureuse qui fait que les blocages organisés par les colons pour empêcher l’inéluctable ne pouvaient être que des opérations de retardement.

Ils poursuivaient ainsi leur utopie et misaient sur le fait que la foi soulève des montagnes. Ils vivaient de ce fol espoir, « construisaient des châteaux en Espagne ». Ils rêvaient, mais pour des gars de moins de vingt ans, n’est-il pas permis de rêver ?

Alors que leurs camarades français s’abîmaient dans la lecture des romans policiers et du journal pornographique « Frou-Frou », les contestataires dévoraient les articles de « l’Ikdam », du « Trait-d’Union » introduits clandestinement à l’école. Ces « feuilles subversives » servaient de cordon ombilical qui les reliait au monde extérieur et particulièrement à la communauté islamique d’avant-garde. Ils se nourrissaient d’une ethique qui les mettait en porte-à-faux avec leur environnement…

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A travers un monde en pleine mutation, les ferments de la Liberté bouillonnaient. Le grand souffle du large balayait les relents de la domination étrangère. Les peuples en effervescence exigeaient leur droit à la dignité. Des phénomènes de cette nature, il s’en produit toujours après les bouleversements amenés par les longues guerres.

Le groupuscule auquel appartenait Kaddour, suivait les évènements avec une grande attention et notait tout ce qui pouvait soutenir la conviction de ses membres…

Page 229 et 230 :

Au Maroc, le front oriental et le Tafilalet résistaient toujours à la pénétration française. Les shleuhs déployaient des prodiges d’endurance et de vaillance, face aux sanglantes opérations baptisées de « Pacification » par un étrange euphémisme. Dans la bataille, l’impudence colonialiste n’avait pas hésité à lancer des musulmans algériens et tunisiens contre leurs coreligionnaires marocains. Beaucoup de jeunes gens, recruté à « l’esbroufe », ne devaient jamais revenir de ces expéditions.

Pour le malheur des troupes d’invasion, un acteur inattendu, Abdel Krim El Khettabi, entrait en lice. Le front s’embrassait au Rif, entraînant dans le guêpier Français et Espagnols coalisés. Ce fut une véritable épopée et il ne fallut pas moins de cent mille hommes, sous le commandement du Maréchal Pétain, pour étouffer ce mouvement armé de libération.

A l’Ecole Normale, de vagues indiscrétions rapportaient les échos d’une guerre qui ne disait pas son nom. Insouciants, les élèves maîtres chantaient un air en vogue, inspiré par les évènements et qui commençait comme suit :

« Sous le soleil marocain, je pense à toi, à toi ô ma jolie »…

Drôle de réaction, face à la sanglante conjoncture. Ils ignoraient que sur le terrain, les morts et les blessés se comptaient par centaines. Les informations officielles, conformément à la tradition, amenuisaient les dégâts. Les services spéciaux veillaient et orientaient l’opinion pour l’empêcher de gonfler les chiffres.

Mais Kaddour  était au parfum. Il savait, pour la gouverne de son groupe – les suspects -, que pour la seule garnison d’El Bayadh (Guéryville), un escadron de spahis entier avait été anéanti dans cette aventure. De beaux blonds composaient son encadrement….

Page 231 :

Face à ces bouleversements, les colonialistes français, l’âme en paix préparaient, avec la bénédiction de la « Mère-Patrie », les fastes du centenaire de l’invasion de l’Algérie. Etrange en vérité que l’attitude de cette « Mère-Patrie ». Elle rappelait inopportunément à ses enfants d’aujourd’hui, « les musulmans » qu’elle avait vaincu leurs ancêtres en 1830. L’évènement prenait un caractère de provocation et même les éléments autochtones les plus tièdes se sentirent concernés par l’offense…

Page 232 :

Les colons pavoisaient. Leur indécence ne connaissait pas de bornes. L’un d’eux avait poussé l’originalité jusqu’à baptiser de l’enseigne : « Mon gourbi » une maison de campagne ou plutôt un château qui avait coûté des millions de francs. Tant d’arrogance défiait le bon sens et offensait les véritables occupants des vrais gourbis.

Kaddour incitant l’un de ses camarades français à tempérer cette ivresse et à considérer, qu’un jour, les faits pouvaient se retourner contre eux reçut de ce fils de féodal, cinglante comme une claque, la réponse suivante :

« Mon père m’a dit : Nous sommes ici par la volonté de nos armes. Nous usons et abusons de ce pouvoir pour l’instant. Après nous le déluge ».

Il y avait dans les accents de sa voix une foi de conquistador…

Page 234 :

Contrairement à certains Algériens qui avaient goûté à la culture française, responsable du désarroi qui s’était installé dans leur esprit, le brave peuple « analphabète » n’avait jamais désespéré de sa libération. Il vivait dans l’attente du Mehdi, ce personnage inspiré, chargé de réformer les mœurs et de bouter hors le pays l’engeance étrangère, les usurpateurs « El Kouffar ».

Les récits des hauts faits d’armes des « Premiers » qui transmettaient par voie orale dans les familles, de génération en génération, entretenaient cette croyance. Les vieux connaissaient les péripéties de la lutte et racontaient avec force détails les exploits des héros légendaires. Cela réchauffait les cœurs, soutenait la foi et aidait à attendre avec confiance la manifestation de la volonté divine qui ne pouvait être que favorable aux victimes des exploiteurs.

Dans l’équipe des irréductibles de l’école normale, l’espoir voisinait avec le désespoir. On éprouvait par alternance tantôt l’un tantôt l’autre sentiment.

A voir la force brutale, les complicités et les moyens extraordinaires dont disposaient les colons, leur morgue, c’était le désespoir qui prévalait. Le contexte mondial, par contre, la logique de l’histoire et les nombreux indices annonciateurs de grandes métamorphoses ranimaient le courage et autorisaient l’espoir.

En tout état de cause, on n’escomptait pas la délivrance pour demain. Telle la flamme d’un lumignon, elle vacillait loin, très loin à l’horizon. L’important était, qu’à aucun moment, il ne fallait « détalait » comme on dit, capituler, admettre le fait accompli et faire le jeu des partisans de la démission.

Page 235 :

Résister, résister sans cesse, ne serait-ce qu’en esprit et espérer, car l’espoir fait vivre ; telle devait être la règle du petit groupe à qui il arrivait d’user naïvement de la méthode Coué pour soutenir leur volonté de ne pas abdiquer.

Après tout, il y a un Bon Dieu, pensaient-ils. Ils appliquaient, en somme, l’auguste enseignement d’un hadith du Prophète rapporté par Kaddour. Il l’avait entendu mainte et mainte fois utilisé par les vénérables tolba du sud algérien. Que prescrit-il ce hadith ?

« Quiconque parmi vous constate un abus, qu’il le combatte avec le bras ; à défaut, par la parole. A défaut de l’un et de l’autre, par la prière ».

N’y-a-t’il pas dans ce mot un encouragement à persister et signer ?

C’est dans ces dispositions d’esprit que les conjurés allaient se séparer pour rejoindre chacun un poste d’instituteur, quelque part en Algérie…

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Email : saidjrachid@yahoo.fr
Rachid nous transmet les messages suivants et rend hommage à

Kadda BOUTARENE


cher ami,
voici pour toi un lien sur la guerre d'Algérie :http://masterweb.free.fr
et un autre qui est en rapport avec l'école normale : http://remylaven.free.fr/enib.html
dont le texte m'a laissé pensif et à m'interroger de ce que fut l'ENIB pour les "indigènes" nos aînés qui sont en voie de disparition.
Lit le texte et éclaire ma lanterne.
Je crois qu'il faut créer le plus tôt possible l'association des anciens normaliens.

cher ami bonjour,
Afin de réitérer les interventions de :
M. Abelhamid MEHRI (ancien Directeur de l’Ecole Normale d’Instituteurs de la Bouzaréa)
et de  M. Aissa BAYOUDH (ancien normalien des années 30)
Au cours du colloque consacré à « L’école normale entre le passé et le présent »
Sur :
- Le recrutement au concours d’entrée à l’école normale,
-  la vie de normalien,
- la ségrégation de l’administration vis-à-vis des normaliens appelés à enseigner dans les écoles indigènes et ceux destinés aux écoles fréquentées par les européens ;
- en sus des témoignages de notre doyen monsieur MB DJEBBARI que je salue chaleureusement et à qui je souhaite longue vie,

- et en hommage à. Monsieur Kadda BOUTARENE (écrivain et ancien normalien des années vingt) dont le livre s'intitule :
KADDOUR(2)
Un adolescent algérien à la veille du centenaire de l’occupation coloniale. (Itinéraire rempli d’anecdotes, de faits et de propos saillants rapportés par un adolescent des années vingt du vingtième siècle).
Edition ENAL Alger 1986
dont je t'envoie en piece jointe des extraits de texte de son roman biographique.
Bonne reception

publié par c.ichir dans: enib3
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