
Lorsqu'un ancien normalien "Plumé" à "ELWATAN" parle de son ainé.Aïssa Baïod
Enseignant, éducateur, syndicaliste, journaliste
Marchand d’alphabet, marchand de bonheur
« Il ne faut pas enseigner à l’enfant beaucoup de choses, mais de ne jamais laisser entrer dans son cerveau que des idées justes et claires. Quand il ne saurait rien, peu m’importe, pourvu qu’il ne se trompe pas et je ne mets des vérités dans sa tête que pour le garantir des erreurs qu’il apprendrait à leur place. » J. J. Rousseau
Si Aïssa a été de ceux qui ont fait adopter l’enseignement de la langue arabe dans les années 1950 dans les programmes, malgré l’hostilité de l’occupant. Candidat au titre du PCA, aux élections à l’Assemblée algérienne, Aïssa fut empêché d’assister au déroulement du scrutin. Invité par Baza Hocine à visiter Medjdel, village perdu à
Sous ses sourcils broussailleux, des yeux malicieux et un regard profond, le sentiment ancré dans une enfance laborieuse auprès d’une famille de lettrés religieux de Bou Saâda, Aïssa vivra son parcours comme un sacerdoce : son destin sera intimement lié aux classes avec leur estrade et leur tableau noir, mais aussi avec les luttes qui vont avec ! Syndicaliste, enseignant, éducateur, journaliste, Aïssa, à bientôt 90 ans, garde toujours sa verve juvénile. Pour preuve, il active toujours au sein de
Un militant infatigable
Au début des années 1930, le mouvement El Islah voyait le jour avec l’avènement de l’association des Oulémas. Il avait ses émules dans cette contrée. A Bou Saâda, comme le note Lacheraf dans son livre Des noms et des lieux : « Ce milieu traditionaliste dans le bon sens, à l’époque où je l’ai fréquenté était riche en hommes de forte personnalité, nourris d’un patrimoine arabe respectable plus ou moins classique et de haute époque, détendus, croyants sans excès de zèle ou de bigoterie, ouverts à la fois sur des valeurs anciennes et des acquis nouveaux, ayant leur franc-parler et portés à des plaisanteries intelligentes. » Jeune, Aïssa se souvient de cette période où la rivalité farouche entre les oulémas et la zaouïa d’El Hamel, au service de l’administration, allait grandissante. « Chez les oulémas, il y avait tout de même des progressistes comme Mohamed Bisker, poète, Amara Abdelkader, Lograda Hadj Zerrouk, Ahmed Djeddou de la lignée des instituteurs, comme Bisker Aïssa, Lograda Aïssa et bien d’autres qui seront à l’avant-garde et à l’origine de la création du Nadi El Islah vers 1934/1935 qui s’étaient évertués à lancer le mouvement culturel axé sur le modernisme. La zaouïa, qui avait joué au départ un rôle positif en animant la révolte des hommes du Hodna Ouled Naïl, Ouled Sidi Brahim, Ouled Madhi, avec la venue aux portes de Bou Saâda d’El Mokrani en 1863, s’est par la suite ralliée à l’administration coloniale. » A 17 ans, Aïssa prend conscience de la situation des siens. « Ce que je constatais ? L’opulence d’un côté, la misère de l’autre. J’ai vite pris mon parti étant ouvert sur le progrès et contre toutes les injustices. Et puis, il y a eu le Front populaire, vainqueur des élections en 1936 qui nous a ouvert les yeux. »
Mutation à Agouni Gueghrane
Les affres de la guerre, déclenchée en 1939, il les connaîtra par la suite. « L’appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle, je l’entendis à la radio, chez Mme Sarra, directrice de l’école de Sidi Aïssa, le matin du 19 juin. Je quittais ainsi Sidi Aïssa pour Bou Saâda, sans directives ni informations. En septembre, reprise des études à Bouzaréah, où l’école était rouverte. » Deux années après, à la fin des études, Aïssa est nommé directeur d’école à Agouni Gueghrane près des Ouadhias, en Kabylie. Le service militaire l’appela en février 1943. « Je fis la guerre en partie en Algérie (El Biar, Dély Ibrahim), au Maroc (Casablanca). Le départ pour l’Europe s’est fait à Mers El Kebir et l’arrivée à Marseille, après trois jours en mer. En Alsace, nous avons séjourné en pleine nature, par moins 27 degrés qui firent geler mes pieds. Evacué sanitaire, je n’ai pas dormi pendant 12 jours, malgré les somnifères. Soigné à Besançon, j’ai évité par une volonté et un acharnement personnels l’amputation des orteils gangrenés. De retour à Alger après la convalescence, je fus démobilisé à El Harrach, le 15 août 1945. » Aïssa reprend son poste à Agouni Gueghrane, où un différend l’oppose à la commune mixte de Fort National au sujet des travaux urgents de réparation des locaux scolaires dégradés par un fort coup de vent. « Comme l’administration ne voulait rien entendre, j’ai organisé une touiza au village et on a réglé le problème. » Le 30 juin, Aïssa quitte
Les anciens élèves reconnaissants
Ses anciens élèves ne tarissent pas d’éloges sur les qualités humaines et professionnelles de Baïod. Kadri Aïssa, professeur de sociologie à Paris, y voit « un être exceptionnel », alors que Cherif Kheiredine, ancien wali, ne trouve pas les mots assez forts pour qualifier cet homme. « M. Baïod a été et reste pour moi un modèle de rectitude morale, de profonde conviction tant sa vie d’éducateur, ayant formé plusieurs générations dans des conditions difficiles, reste jusqu’à aujourd’hui active, désintéressée et vouée à l’intérêt général. Il inspire le respect de ceux qui l’ont connu. Inutile de revenir sur la grandeur de l’être, motivé et fidèle aux nobles valeurs humaines qui n’ont pas été érodées par les vicissitudes du temps. » Lorsqu’on l’interroge sur son bilan, Aïssa le trouve très satisfaisant. « Pour la bonne raison que j’ai participé à l’éveil et à la formation d’une bonne partie de la jeunesse autour de moi, qui s’est affranchie de certaines habitudes de suivisme. » M. Baïod a son mot à dire sur les réformes de l’éducation. « Nous n’avons pas encore la liberté totale d’expression pour pouvoir parler de la place de l’enseignant dans la société, celle qu’il mérite et celle dans laquelle il se débat. » Et de citer des exemples concrets. « Dans l’ordonnance d’avril 1964 relative à la réforme, il était question d’école fondamentale polytechnique. Dans l’application, on a enlevé polytechnique. Plus près de nous quid de la réforme Benzaghou ? On ne l’a même pas testée. On n’a pas fait d’évaluation. De même qu’on ne demande pas de comptes à ceux qui décident et qui échouent. » Il dira sa colère à l’encontre « de ceux qui ne veulent pas avancer ». On les appelait les réactionnaires. Aïssa était militant de l’UGTA jusqu’en 1969. Il s’est même séparé de
Parcours
Aïssa Baïod est né en 1919 à Bou Saâda. Il a perdu son père, alors qu’il n’avait que 23 mois. Ecole coranique et complémentaire dans sa ville natale, puis l’école normale. Instituteur, nommé à Sidi Aïssa puis dans les Ouadhias en Kabylie. Syndicaliste, il a été l’un des premiers à être élu au congrès d’Oran dans les années 1960. En 1947, il adhère au PCA et devient correspondant de Liberté, l’organe du Parti. Ses amis : Mostefa Lacheraf et surtout Mohamed Boudiaf qui a fait les mêmes classes que lui à Bou Saâda. Homme de convictions et de cœur, Aïssa a toujours défendu les faibles et les sans-grades. Toute sa vie a été consacrée aux luttes contre les oppressions et les injustices. Il a fondé
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